Essentialité !

Sur une berge de la rivière Zaï au Tatarstan, un jeune homme croise le regard d’une jeune fille, ou l’inverse, ou celui d’un autre jeune homme ou alors c’est la jeune fille qui croise celui d’une autre jeune fille…bref un regard, un sourire, un échange, un rdv …. Même si le maître des lieux, le général en chef, le Tsar des temps nouveaux s’offusque que les hommes et les femmes puissent s’aimer librement peu importe leur sexe ou leur sexualité …même si l’interdiction, la répression et la réadaptation sont de mise.

Il se peut aussi que non loin de là, en Ukraine, cette scène n’ait plus court car le même tyran en a décidé autrement. Fort de sa suprématie, de sa puissance militaire, de son aveuglement, de son envie de domination, il a décidé qu’il était indispensable de déclarer la guerre …

Et moi, dans tout ça ? Et bien pour la première fois depuis les attentats du Bataclan, j’ai de nouveau la boule au ventre quand il s’agit de me rendre dans une salle de spectacle. De nouveau, je ne me sens pas à ma place, pas au bon endroit, mon essentialité culturelle me semble si puérile, si fragile, si incertaine, si … ; si …..

Pourquoi cette guerre et non pas les autres ? Pourquoi l’Ukraine et non pas la Syrie, le Mali, la Palestine ? Peut-être par frilosité, par peur, par crainte que celle-ci vienne me frapper dans mon eldorado occidental, que sais-je ? Peut-être aussi parce que le mot guerre est tellement galvaudé, qu’il a tellement investi notre champ lexical, que ce soit la guerre économique, la guerre commerciale, la guerre contre un virus, la guerre sur les terrains de sport, que finalement j’en avais oublié le sens premier, le véritable sens : La guerre est une agression militaire d’une puissance envers une autre, ici je dirai même l’agression d’une super puissance envers un pays bien plus faible. J’avais peut-être oublié que l’avidité d’un homme pouvait décider du destin de millions d’autres …

Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, à l’instant même où j’écris ces quelques lignes, les Ukrainiens sont bombardés, massacrés, réduits au néant, à chaque instant une famille est déchirée, brisée, réduite en cendres. Bien entendu, il se peut que les démocraties aient fait preuve de faiblesse face à l’ogre, il se peut que les choix géopolitiques de nos dirigeants représentent une menace économique pour les sujets du tsar …mais il s’agit ici, d’une véritable agression humaine (ou inhumaine) pour réduire à néant celles et ceux qui ne demandent certainement rien d’autre que de vivre en paix dans la joie .. de pouvoir échanger un regard empli de désir sur les berges du Dniepr, du Dniestr, du Pripiat, du Donets, de la Vorskla ou de la Samara ! Bref, de vivre heureux, les unes, les uns avec les autres … Bref, de ne pas vivre caché à l’abris des bombes, de ne pas devoir se jeter sur les routes au péril de leur vie, de ne pas voir leurs filles et leurs fils prendre des armes de fortune pour faire face aux chars, aux mitraillettes, aux kalachnikovs, aux avions, aux obus, aux bombes !

Nous faisons partie du monde du spectacle vivant, nous devons nous rendre sur les plateaux, sur les lieux de résidences, dans les salles de spectacle, mais n’oublions jamais la chance que nous avons et ayons ensemble une pensée pour toutes celles et tous ceux qui ne peuvent pas librement aller siffler là-haut sur la colline et d’attendre avec un bouquet d’églantines .. et Zaï Zaï Zaï Zaï !

Lionel